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UN FORT ENTRE REALITE ET LEGENDES

Le village de Guentrange est un nid d'aigle surplombant la vallée thionvilloise, tapi dans une colline très boisée culminant sur l'ancienne métropole du fer lorrain. Cet environnement très propice à l'errance de l'esprit permet au promeneur et au badaud de laisser libre cours à des voyages de la pensée peuplés d'êtres sélénites, de légendes et de ouï-dire.

La sérénité de ce lieu, où le seul fond sonore est le bruissement des arbres et les gais piaillements des oiseaux, suggère un doux repos de l'âme si l'on prend le temps de s'installer sur un petit carré de verdure, ombragé à souhait, et d'une fraîcheur des plus délicieuse par temps d'été, lourd comme du plomb.

Ce tableau idyllique est pourtant l'aire d'un prédateur d'une époque révolue qui a laissé ses stigmates. LE FORT. Outil au pouvoir maléfique, créé pour soutenir le pouvoir de militaires en mal de conquêtes et de destructions, il subodore un passé guerrier indéniable. Il devait cracher le feu de tous ses canons sur la campagne alentour et surtout protéger le nœud ferroviaire de Thionville, point crucial du transit des troupes entre l'Allemagne et la France,

Les guerres et leurs acteurs ont tous en commun la prédisposition à la naissance d'histoires des plus rocambolesques, est bien sûr ce monument de béton armé n'échappe pas à ces traditions !

Les rumeurs les plus folles courent sur le compte de ce dinosaure endormi : des bruits de bottes, la nuit, dans les couloirs des casernes, des rires fusants à des heures où le repos devrait être roi, des borborygmes rappelant des alphabets inconnus, et d'après le récit d'anciens, confirmé par quelques noctambules, on n'aurait même entendu sur la place d'armes de la caserne centrale des chants guerriers allemands provenant, les nuits de pleine lune, de l'intérieur du casernement !

Et cependant, l'endroit conserve un charme indéniable que des gens motivés par la connaissance de la vérité sur ces légendes s'emploient à entretenir afin que d'autres puissent également découvrir la magie de ce lieu aux pouvoirs envoûtants, générateur de moments inoubliables.

Faisons encore longtemps naviguer, tel le nautonier hellénique dans la tempête, cette nef de silice et de ciment sur l'onde majestueuse du sillon mosellan, scène de tant de bouleversements géopolitiques. Le futur à besoin de connaître de tels édifices.

Montrons le chemin de la sauvegarde des instruments que le génie belliqueux des hommes a généré dans le passé.

HISTOIRE DU GROUPE FORTIFIE DE GUENTRANGE

Le Groupe fortifié de Guentrange -die Feste Ober-Gentringen-, situé à 4 km au nord-ouest de Thionville, occupe le sommet d'une puissante colline, allongée sud-ouest - nord-est en premier contrefort des côtes de Moselle, qui domine de ses 318 mètres la large vallée de la Moselle thionvilloise.

Les Allemands entreprirent sa construction au mois d'avril 1899 et l'ouvrage fut réputé opérationnel fin 1905. Après l'annexion de l'Alsace et d'une partie de la Lorraine

En 1871, les Allemands entendaient consolider leur nouvelle conquête face à la France. Le Fort de Guentrange faisait ainsi partie du programme de fortification de la Moselle entre Metz et la frontière luxembourgeoise ( Moselstellung 1871-1914 ). Prolongeant l'énorme dispositif fortifié de Metz, appuyé par les ouvrages d'Illange et de Keonigsmacker, il avait pour mission de protéger Thionville et son important nœud ferroviaire contre toute attaque française. Cette mission s'intégrait au plan Schlieffen-Moltke qui prévoyait en cas de guerre franco-allemande que les 5/7èmes des armées allemandes envahiraient la France en passant par la Belgique et le Luxembourg et que toute offensive de la puissante aile droite de l'armée française devait être au même moment vouée à l'échec, en se heurtant aux groupes fortifiés de Metz et de Thionville.

Bien qu'ayant joué un rôle stratégique de premier ordre, le Fort ne subit pas d'attaque lors du premier conflit mondial. Devenu français après l'Armistice de 1918, il fut intégré dans les années 1930 à la Ligne Maginot. En 1940, les Allemands récupérèrent le Fort et s'en servirent comme dépôt et atelier sans y entretenir de garnison. L'armée américaine s'en empara en 1944 et détruisit les pièces d'artillerie. Après la guerre, le 25ème Régiment d'Artillerie, stationné à Thionville, utilisera le Fort comme dépôt de munitions.

Depuis 1971, l'ouvrage n'a plus de vocation militaire. Grâce aux efforts de la Ville de Thionville et de l'Amicale du Groupe Fortifié de Guentrange, il est devenu une étape remarquable du tourisme militaire en Lorraine.

LE PRINCIPE DU GROUPE FORTIFIE ALLEMAND : LA FESTE

L'organisation des Festen diffère complètement des schémas utilisés jusque-là tant en France qu'en Allemagne. Rejetant le plan géométrique du fort compact de 1874, enfermé dans son fossé polygonal tel que le concevait le système Séré de Rivière, la Feste est une sorte de nébuleuse composée de batteries cuirassées à tourelles, de casernes bétonnées, d'abris largement éparpillés sur le terrain reliés par des galeries souterraines ; l'ensemble enveloppé dans un réseau de barbelés et de fossés. Ce dispositif s'étend sur plusieurs dizaines d'hectares, peu visible à l'observateur terrestre car bien adapté au terrain. La Feste dispose d'une garnison nombreuse ( 2000 hommes ou plus ), d'une artillerie cuirassée pouvant compter jusqu'à douze pièces et peut soutenir un siège de trois mois.

HISTORIQUE ET DESCRIPTIF DE LA CONSTRUCTION

Le schéma initial du Fort ( 1899-1905 ) comprend trois casernes : une caserne centrale -la plus importante- et deux casernes secondaires nord et sud. Entre ces bâtiments et en hauteur se trouvent deux batteries cuirassées équipées chacune de quatre tourelles tournantes ( système Schuman ) non éclipsables armées d'un canon court de 105 mm ( 10 cm TK ) d'une portée de 9700 m. Chaque batterie possède, en outre, des observatoires d'artillerie puissamment protégés. Les casernes, en partie enterrées dans la colline, sont bétonnées ( 3 m de dalle et 3 à 4 m d'épaisseur pour les murs de fond exposés aux coups ). Seules les façades arrières -de " gorge " c'est-à-dire tournées vers Thionville- sont à l'origine en maçonnerie de 1 m 50 d'épaisseur et percées de portes et de fenêtres. Cette disposition permettait, notamment, une irréversibilité de la fortification en donnant la possibilité à l'artillerie allemande d'enfoncer facilement ces façades et de rendre impossible l'occupation en cas de prise par l'ennemi. Les casernes et batteries sont entourées de parapets d'infanterie, d'abris de combat -abri de piquet- avec observatoires légers d'infanterie et d'un réseau de barbelés de 30 m d'épaisseur surveillé par des guérites-observatoires. Des galeries souterraines profondes relient tous les points du Fort et sont solidement organisées pour la défense intérieure avec grilles, portes blindées et dispositifs de mines. Des grilles défensives assurent la protection rapprochée arrière des casernes et des batteries, tandis qu'à l'arrière du Fort un blockhaus isolé surveille la trouée dotée de porte-grilles par laquelle la route d'accès traverse le réseau de barbelés.

A partir de 1912, les Allemands entreprirent une nouvelle série de travaux d'extension et de renforcement, en raison de la tension politique et des progrès réalisés par l'artillerie. Une seconde enceinte barbelée est construite. Elle est flanquée de six puissants coffres de contrescarpe pour mitrailleuses dotés d'observatoires cuirassés d'infanterie et de projecteurs électriques. Dans la partie Nord du Fort, est réalisée une nouvelle ligne de tranchées d'infanterie en béton armé avec trois abris de piquet supplémentaires. Toutes ces nouvelles structures sont également reliées aux casernes par des galeries souterraines. Les façades arrières des casernes et des batteries sont doublées d'un matelas de béton armé et les fenêtres sont remplacées par des créneaux blindés de fusillade. Egalement à cette époque, les Allemands organisèrent solidement les intervalles entre les forts de la région en " fortification de campagne renforcée " avec de nombreux abris, blockhaus et positions de batteries. A ces travaux qui se poursuivent jusqu'en 1916, s'ajouta l'installation du chauffage central dans le Fort.

Dans les années 1930, l'armée française intégra le Fort à la Ligne Maginot ( Secteur Fortifié de Thionville, un des plus puissants du système ) en tant que soutien logistique de seconde ligne. Pour remplir cette nouvelle mission, les canons courts de 105 mm furent remplacés par des pièces longues de même calibre, prélevées dans les forts de Metz. La portée de l'artillerie passa ainsi de 9700 m à 12700 m.

LES DIFFERENTES GARNISONS

Garnisons allemandes : de 1909 à 1910, 8ème Régiment d'Artillerie à Pied ( Fussartillerie ) ; à partir de 1913, 16ème Régiment d'Artillerie à Pied.

Garnisons françaises : de 1939 à 1940, détachements du 168ème Régiment d'Infantillerie de Forteresse et du 151ème Régiment d'Artillerie de Position.

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